Autisme et travail : Josef Schovanec veut changer la société

Le 16 mars, Josef Schovanec présentait les grandes lignes du rapport sur le devenir professionnel des personnes autistes remis récemment à la secrétaire d’Etat Ségolène Neuville. S’appuyant sur un vécu personnel et collectif, ainsi que sur des réflexions systémiques, cet autiste Asperger tord le cou à bien des idées reçues et propose de penser les choses autrement.
Il soufflait ce jeudi matin comme un air nouveau dans les locaux du ministère des affaires sociales et de la santé. Une conférence de presse se tenait par le truchement de Skype : le principal intervenant, Josef Schovanec, était présentement dans l’ambassade française à Wellington, capitale de la Nouvelle-Zélande. Ce grand voyageur (1) a pris la poudre d’escampette une fois sa mission réalisée. Il faut se souvenir qu’en mai 2016, à l’occasion de la conférence nationale du handicap, François Hollande avait annoncé qu’une mission lui était confiée pour réfléchir à l’un des échecs majeurs de la politique française en matière de handicap : l’insertion professionnelle des personnes autistes.

Une présentation depuis la Nouvelle-Zélande
Ce matin donc, en toute simplicité (sans commencer son discours par un « Mesdames et Messieurs les ministres, Monsieur le préfet, Mesdames et messieurs les présidents d’associations, etc. »), il présentait ses propositions depuis Wellington à un parterre de représentants associatifs et de personnalités engagées dans le champ du handicap. Précisons que ce rapport concerne la frange de personnes autistes qui ont un minimum de vie sociale et qui ne résident pas en permanence dans des institutions fermées.

Un « Roni » au ministère
Disons-le tout de go : si la catégorie des « Roni » (2) existait, il faudrait indiscutablement classer le rapport produit par Josef Schovanec dans celle-ci. A-t-on déjà vu dans un rapport portant le sceau de la République française un avant-propos comme celui-ci : « Lorsqu’aux mois vernaux de l’an 2016, Madame la secrétaire d’Etat, face à l’inadmissible retard de la prise en compte de la situation des personnes autistes en France décida d’y porter remède, outrepassant les usages administratifs les mieux établis, plutôt qu’à quelque expérimenté apocrisiaire, c’est à l’auteur de ces lignes grimaud de lettres de son état, qu’elle choisit de confier la redoutable tâche de résumer en un rapport les orientations que l’action publique pourrait faire siennes en la matière, etc. » ?

Un rapport nourri de rencontres et de connaissances
Lire ce rapport décoiffe quelque peu l’habitué aux travaux austères et un peu secs émanant des nombreuses inspections dont notre pays a le secret. L’intérêt de ce travail, c’est qu’il est nourri des nombreuses rencontres qu’a faites Josef Schovanec et de sa connaissance des sciences humaines. Cela donne une richesse à ce document de moins de 80 pages dépourvu de toute annexe et de page récapitulant les X propositions du rapporteur.

Pourquoi ça bloque ?
Josef Schovanec s’attelle d’abord à expliquer pourquoi notre pays est tant en retard dans l’insertion professionnelle des personnes autistes. Parmi les huit raisons qu’il cite, retenons-en quelques-unes. Dans l’esprit collectif, l’autisme est associé à la situation des enfants, rarement à celle des adultes qui sont sortis dans les radars de la société. La survalorisation du diplôme et des parcours sans anicroche dessert gravement les autistes qui ont toujours connu « des blancs dans leur CV et autres phases d’errance ».

Une liste de métiers adaptés aux autistes
Le rapporteur montre également que les débouchés professionnels proposés aux autistes sont particulièrement restreints, comme ils le sont également pour les aveugles (qu’on destinait traditionnellement aux métiers du massage ou d’accordeurs de pianos) ou les sourds (à qui on proposait surtout d’être jardinier ou ébéniste). Dans ce refus de la société d’envisager un avenir professionnel pour les autistes, Josef Schovanec y perçoit une volonté de protection : « la personne autiste étant frappée de ce qui était conçu comme un mal particulièrement obscur et profond, explique-t-il, il n’était pas jugé licite d’accabler la personne autiste des fardeaux habituels de l’être humain tels que le travail. » Pour ne pas en rester aux constats, il propose une liste de métiers (« les 10+3 activités (dix métiers, trois activités) à mettre en valeur ») qui lui semblent accessibles, à certaines conditions, aux personnes autistes. L’un des secteurs concerne justement l’autisme : en s’inspirant du modèle anglo-saxon, il cite en vrac le job coach, l’animateur communautaire, le guide touristique ou l’oganisateur de voyages…

Mais les personnes autistes, admet-il, ont également une part de responsabilité dans la situation d’invisibilité qu’ils vivent : ils ne savent pas (on comprend pourquoi) mettre en avant leur apport dans la société de la connaissance. Sait-on ce que le projet Wikipedia doit aux autistes ?

Pourquoi si peu de GEM « autisme » ?
Dans un second temps, Josef Schovanec revient sur « quelques grandes questions et polémiques en cours ». Où l’on apprend que le développement des groupes d’entraide mutuelle (GEM) identifiés « autisme » sont très rares dans la mesure où les ARS considèrent généralement que cet handicap ne relève pas de la santé mentale. On découvre également combien que sur le plan associatif, malgré les tentatives ici ou là, les personnes autistes restent totalement à l’écart des grandes fédérations. Sur le plan des représentations collectives, Josef Schovanec insiste pour que les médias se dotent de vrais spécialistes de l’autisme, comme il en existe dans le sport ou l’économie.

Trop peu de recherches sur la vie des autistes
Entrons dans le champ des préconisations (le terme n’est jamais usité par le rapporteur). Un préalable pour avancer : il faut connaître la réalité du sujet, donc mener des recherches en sciences sociales. Dans le 3e plan autisme, il existe un volet substantiel consacré à la recherche, mais regrette Josef Schovanec, on préfère se lancer dans des recherches savantes sur l’origine de l’autisme que sur la vie des principaux intéressés.

Revoir certaines dispositions protectrices dans les Esat
L’auteur du rapport souhaite également que soit envisagé un rapprochement entre milieu protégé et milieu ordinaire, une séparation qui lui semble de plus en plus artificielle. Il faudrait dans cet esprit supprimer des clauses, jugées protectrices, en vigueur dans les Esat, comme « la répartition hermétique des postes entre personnes valides et handicapées ». Par rapport au rôle qui devrait être central de Pôle emploi, Josef Schovanec ne mise pas sur une formation massive des agents (la tâche serait titanesque), mais sur le développement de partenariats avec les spécialistes de l’autisme.

Moins de visites médicales ? Chouette !
Pour accéder à un emploi, toute personne doit passer par l’étape de la visite médicale. A cet égard, Josef Schovanec se demande si l’affaiblissement de la médecine du travail induit par la loi travail ne va pas, paradoxalement, faciliter l’entrée sur le marché du travail de personnes autistes. ils pourraient être moins nombreux à être déclarés inaptes. Josef Schovanec lance également pléthore d’idées pour faciliter le travail des autistes en entreprise et éviter qu’ils quittent trop rapidement ses murs. De même, il s’intéresse à l’enseignement supérieur et à la formation « hors de l’université classique ».

Faciliter l’accès au permis de conduire
Dans ce fourmillement de propositions, souvent ingénieuses, on notera également un point sur le permis de conduire pour encadrer davantage l’inaptitude qui empêche de nombreux autistes d’accéder à une autonomie par la voiture. Josef Schovanec s’attaque aussi à la relation des autistes avec la police et la justice, forcément compliquée, ou à la grande marginalité en prônant le développement des programmes de Working first.

En conclusion de son message venu de Nouvelle-Zélande, Josef Schovanec cita cette formule du généticien Albert Jacquard : « Mon objectif n’est pas de bâtir une société, mais plutôt de montrer qu’elle ne doit pas ressembler à la société actuelle ».

(1) Il a notamment écrit « Eloge du voyage à l’usage des autistes et de ceux qui ne le sont pas assez » (éd. Plon)

(2) Rapport officiel non identifié.

Noël Bouttier TSA / l’actualité de l’Action Sociale, un journal en ligne des Editions Législatives.

http://www.tsa-quotidien.fr/content/autsme-et-travail-josef-schovanec-sattaque-aux-idees-toutes-faites

Pour lire le rapport présenté à la Secrétaire d’Etat chargée des Personnes handicapées et de la Lutte contre l’exclusion sur le devenir professionnel des personnes autistes : http://social-sante.gouv.fr/IMG/pdf/rapport_josef_schovanec.pdf